Jo Brouillon

Exposition à la galerie

« Le foisonnement des œuvres d’art cramponnées de partout aux murs a rétréci peu à peu l’espace disponible ; on n’y circule que selon des cheminements précis, aménagés par l’usage, en évitant au long de sa route les branches, les lianes et les épines d’une sente de forêt »

Rien de tel qu’un fil surréaliste pour tenter de cerner de quelques mots, l’abondant « appartelier » de Jo Brouillon, alias Joël Godefroy, et tisser l’histoire sans fin du trait et des teintes qui nous y est contée.

Car chez Jo, si le dessin cherche la fin ce n’est que, pour mieux l’évincer de justesse. Le trait se joue d’une éternelle pénultième fois, foisonne, encercle ou gicle. Les formats ont envahi les murs au rythme des tâches de peinture au sol. Tétris d’histoires, Pandore de références, des carnets garde-manger aux tiroirs débordés, Jo sait de ses aventures graphiques, ouvrir les portes de narrations, celles des métissages expérimentaux et des mélanges heureux.

Une pâte académique d’une grande finesse, sur aplats de couleurs terribles et anciennes palettes recyclées, Jo joue et rejoue tout, il sample, il improvise, du bout de son regard aigu. Les vieilles icônes Rock and Folk, les grands classiques de l’art, les dessins d’enfant, les nostalgiques revues italiennes, les extraits d’intime, les carnets d’écolier, la scène politique, son propre trait sans cesse apprivoisé.

Car le trait du Brouillon ne prend jamais, le congé des acquis ; triplé, soigné ou maladroit, passé à gauche, puis à droite, puis à gauche, frappé, superposé, trempé. La main s’impose protocoles et handicaps pour chercher un peu plus loin encore, le bégaiement primaire, le dessin derrière le dessein. L’instant où l’œuvre échappe, n’appartient plus. Le cerne se fait ombre ou  simple trace, fragile puis assassin, le repentir se dévoile, pour  un épuisement du motif qui jamais n’advient. Le brouillon toujours, nous sauve de la fin, lignes et textures ouvrent sans cesse, de nouveaux à venir possibles. Chaque accident, chaque bavure, chaque déchirure : autant de prétextes à genèse fraîche et ludique, autant de théâtres pour pièces à inventer.

Brouillons à foison, gribouillis bouillonnants, boulimiques, déboulonnés, débordants, insatiable : dans la marmite de Jo les iconographies s’entrechoquent sans hiérarchie, dinosaures, aquarelles et Matisse soudain voisins de palier, sur l’étagère comme sur le papier. L’élitisme aurait bien de la peine à creuser un sillon entre ces fragments follement plastiques. Rien n’est pauvre pour autant : la figuration soulève, la cohabitation des mots évoque, les juxtapositions hasardeuses, achèvent de distiller un surplus de sens.

Du palier des choses simples on plonge soudain, dans un insoupçonné couloir étymologique,  Manet et Van Eyck sous ratures de mômes. Compositeur, explorateur confirmé, Jo fait ses gammes le long des sentiers battus pour mieux s’en défaire au premier accident : vanités passées au miroir déformant, copies revisitées, dessins cassés, doublés, cryptés dans le kaléidoscope des esthétiques.

Dans les boîtes à malice collectives, l’inventivité du mail art, la force de l’art brut et le chaos de la figuration libre, Jo pioche, une main osée sans cesse misée sur le tapis toilé, parfois, la table rase.

Pas de doute : gribouiller c’est faire, faire avant tout, et tous les jours. Abondante et vorace, son œuvre riche de méthodes humbles n’est pas un brin avare pour autant. Et c’est avec une générosité formidable que Jo invite, à boire la sève des cadavres exquis dans son Brouillon cube.

                « J’en suis là. Et je ne sais pas ce que je peindrai demain. »

Julien Gracques, de l’atelier d’André Breton.

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